top of page

Saison 2 - Épisode 5

Ruptures

 

 

Simon Dalambert ouvre les paupières et active les muscles de son corps endormi. Il masse sa mâchoire et décoince sa nuque en pivotant la tête vers la gauche. Dans l’obscurité de la chambre, il cligne des yeux pour s’assurer que Chris est bien là, endormi à côté de lui. Les deux garçons ont passé toutes les vacances de Noël ensemble mais Simon continue d’être étonné de le trouver dans son lit chaque matin. N’ayant jamais eu de relation sérieuse, que ce soit avec un garçon ou une fille, il n’a pas l’habitude de se réveiller auprès de quelqu’un. Simon sourit à cette pensée agréable.

Sans faire de mouvement brusque, il repousse les draps et se lève. Chris se retourne dans son sommeil en marmonnant. Simon aurait préféré faire la grasse mat’ avec son copain, mais il a du pain sur la planche. Les vacances sont terminées et la session d’examens a commencé. L’étudiant a quatre partiels à passer dans les dix jours qui arrivent. Il ne peut se permettre de traîner au lit. Chris, de son côté, n’a plus d’examens, il va commencer à donner des cours au second semestre et réfléchir à sa thèse de doctorat.

Simon attrape ses habits et son sac à dos avant de sortir de la chambre et de traverser le couloir pour aller dans la salle de bains. Il en ressort quelques minutes plus tard, rafraichi et prêt à se mettre à ses révisions. Sa motivation s’estompe lorsqu’il met un pied dans le salon. Dans la pièce, règnent un désordre et une saleté extrêmes. Simon se considère plutôt maniaque en ce qui concerne le ménage, mais là, n’importe qui confirmerait que la situation est hors de maitrise. Simon regrette presque d’avoir laissé son appartement deux semaines à Michaël. Comment son colocataire s’est-il débrouillé pour le mettre dans cet état ? Un être humain est-il seulement capable de générer autant de déchets, de poussière et de crasse en si peu de temps ? À croire qu’il l’a fait volontairement.

Pour l’étudiant, c’est impossible de travailler ses examens dans un foutoir pareil. Sentant la colère monter en lui, Simon se dirige vers la chambre de Michaël et frappe sévèrement à la porte. Pas de réponse.

- Mic ? Désolé de te réveiller, mais là, va falloir faire un effort et ranger tout ton bordel.

Simon part en direction de la cuisine dans l’idée de se faire un café en attendant que son colocataire émerge.

Ici aussi le désastre règne en maître. La vaisselle traîne dans l’évier, les placards sont vides. Simon n’arrive pas à mettre la main sur une tasse propre et du café. Sans autre délicatesse, il revient à la charge et entre sans s’annoncer dans la chambre de Michaël. Les stores sont baissés au maximum et la fenêtre est ouverte malgré les températures glaciales de ce mois de janvier. S’il avait encore des doutes sur l’auteur des déprédations du séjour, les preuves sont accablantes : la chambre est dans un état similaire au reste de l’appartement.

Et Michaël n’est pas là.

- C’est pas vrai…, s’énerve Simon en grinçant des dents.

Il écrit rapidement un message à l’attention de son colocataire : « T’es où ?! C’est le bordel ici !! Tu peux rentrer nettoyer MNT ? » Il appuie sur la touche d’envoi, puis ajoute un « merci ».

L’étudiant n’a vraiment pas le temps de s’occuper de ça aujourd’hui. Ni les dix prochains jours, du reste. Il en aurait pour au moins trois heures à ranger tout seul. Tant pis, il va prendre sur lui, ignorer le bazar et aller réviser à la bibliothèque.

Simon réveille Chris et lui explique la situation. Heureusement, son copain est compréhensif et se prépare sans broncher.

- Dès que j’aurais mis la main sur Michaël, crois-moi il va passer un mauvais quart d’heure…, n’arrête pas de répéter Simon.

- Si tu veux, on peut dormir dans ma chambre ce soir, propose Chris, qui espère éviter une confrontation entre les deux colocataires.

- Ce serait avec plaisir, tu sais. Mais je peux pas laisser l’appart comme ça plus longtemps. C’est invivable. Et puis, avec les partiels, je pense que je vais pas être trop dans mon assiette ces prochains jours. Je voudrais pas t’imposer mon stress.

- Ok, pas de soucis, répond Chris en enfilant ses baskets. Enfin, tu sais que tu es le bienvenu.

- Merci Chris. Je t’offre un café au Croc’ pour m’excuser de t’avoir sorti du lit.

Les deux garçons quittent l’immeuble et rejoignent le campus.

Pendant tout le trajet, Simon scanne les visages qu’ils croisent à la recherche de Michaël et n’écoute que d’une oreille Chris parler de ses plans de la semaine. Arrivés au Croc’, Simon espère le voir derrière le bar, mais Michaël fait rarement les services du matin. Et en effet, il n’est pas là non plus. Une fille tatouée jusqu’au cou leur sert un café et un donut au sucre.

- Bon, je vais passer la journée à la bibliothèque, annonce Simon en soupirant.

- Ça marche, appelle-moi si tu fais une pause. Je viendrai à ta rescousse ! plaisante Chris, qui dépose un baiser sur les lèvres de Simon et s’éclipse du pub-lounge.

En quittant à son tour le Croc’, Simon vérifie son téléphone. Pas de réponse de Michaël.

La bibliothèque de l’Union est prise d’assaut par les étudiants. Simon parcourt les rangées de tables espérant débusquer une chaise de libre, quand un bras lui fait signe au fond, près de la section « Grèce antique ». C’est Nina.

- Salut sister, chuchote-t-il.

- Comment tu vas ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

Pendant que son frère lui raconte sa matinée à voix basse, Nina lui dégage une place à côté d’elle.

- Est-ce que tu as vu Michaël récemment ? demande-t-il en conclusion.

- Non, je suis rentrée il y a trois jours, mais j’ai passé tout mon temps ici à réviser. Regarde ce que m’a donné la bibliothécaire !

Elle montre à Simon un petit carton estampillé « La Table de Nina », posé au coin du pupitre.

- Je peux quand même m’installer là ? raille le grand frère.

Nina acquiesce.

- Tu me sauves la vie.

Simon ouvre son ordinateur portable.

- Alors tu as passé de bonnes vacances ? demande Nina.

- Excellentes ! Et toi ?

Sa sœur détourne le regard et est sauvée par deux étudiants qui les dévisagent sévèrement et leur font signe de se taire.

Cela tombe bien car Nina n’a pas vraiment envie de parler de son break de Noël déprimant. Après avoir fêté le réveillon dans le chalet de ses parents au Mont Rouge, la jeune fille avait longtemps espéré que l’inspecteur de Kalbermatten la contacte pour qu’ils passent du temps ensemble. Cependant, il ne l’avait pas appelée et, quand elle lui avait écrit à Nouvel-An, il lui avait répondu qu’il était débordé. La même excuse qu’il lui avait servie le soir où elle l’avait surpris avec Georgina Rose, la responsable du bureau des plaintes. Nina n’était pas dupe : l’inspecteur lui cachait quelque chose.

- Ça a donné quoi l’histoire de la drogue ? interroge Simon en chuchotant.

Juste avant les fêtes, Simon et Nina avaient récupéré un sachet de drogue planqué sous un meuble par Stew, un étudiant pris en flagrant délit de vol à la résidence Elsa Cameron. Celui-ci avait tenté de s’en débarrasser lors de son arrestation, mais Nina l’avait débusqué.

- J’ai fait un saut au commissariat pour déposer le tout avant Noël, raconte Nina. Hippolyte m’a dit que Stew avait nié la possession de drogue.

- Tu m’étonnes… Et le passeport qu’il était censé voler dans la chambre de Kim-Soo, on sait à qui il appartient ?

En effet, le frère et la sœur suspectaient que la drogue ait servi à payer Stew pour qu’il s’infiltre dans la résidence pour filles et vole un passeport dans la chambre de l’étudiante coréenne, disparue depuis septembre.

- La police n’a trouvé aucun passeport dans la chambre, à part celui de Kim-Soo…

- Bizarre…, commente Simon.

- Tu penses que Stew a menti et qu’il était venu chercher autre chose ?

- Soit ça, soit c’était bel et bien le passeport de Kim-Soo qu’il voulait récupérer.

- Pourquoi ? s’exclame Nina, un peu trop fort car les deux travailleurs d’en face lui lancent à nouveau un regard noir, leurs index posés au travers de leurs lèvres.

Simon hausse les épaules. Le frère et la sœur se retiennent pour ne pas partir dans un fou rire qui déclencherait une troisième guerre mondiale et se mettent à leurs révisions en silence.

 

*

 

Le lendemain, Simon et Nina sont de permanence au bureau des plaintes de l’Université. Et pour une fois, Georgina Rose semble en retard.

- Étrange, s’étonne Nina, elle est pourtant toujours en avance.

- Ouais, mais je ne vais pas m’en plaindre ! s’exclame Simon. C’est peut-être la preuve qu’elle est humaine au final !

Le frère et la sœur s’installent à leur bureau respectif et commencent leur routine, comme à l’époque où le professeur Tavernier était en charge et qu’il leur laissait tout gérer.

- Des nouvelles de Michaël ? interroge Nina.

- Nope ! J’ai essayé de l’appeler et je lui ai laissé plusieurs messages, mais il n’a donné aucun signe de vie.

- Peut-être qu’il est pris dans ses révisions ?

Simon ricane.

- Je parierais plutôt qu’il ne s’est pas encore remis de sa soirée du Nouvel-An et qu’il végète quelque part.

Nina inspecte la place de travail de leur collègue :

- Il n’a pas l’air d’être passé ici depuis deux semaines…

- Si seulement sa chambre était aussi intacte que son bureau ! raille Simon.

Une dizaine de minutes plus tard, Georgina Rose passe la porte d’entrée d’un pas pressé et file droit vers le fond de la pièce :

- Bonjour, monsieur Dalambert, lance-t-elle. Mademoiselle Dalambert…

Simon et Nina se redressent sur leur chaise, comme si leur corps se mettait au garde-à-vous, et la saluent en retour.

Nina remarque que leur responsable est particulièrement bronzée et que les démarcations sur ses pommettes ne sont pas dues à de l’auto-bronzant.

- Bonne année, souhaite la jeune femme. Vous avez passé de chouettes vacances ?

Georgina Rose plante son regard perçant dans celui de Nina avant de répondre de façon détachée :

- Délicieuses, en effet, je vous remercie. Joyeuse année à vous aussi.

- Vous avez bonne mine. Vous êtes partie au soleil ? questionne encore l’employée.

Simon suit l’échange d’un air effaré. À quoi Nina est-elle en train de jouer ?

- En quelque sorte, oui, répond pourtant Georgina Rose. Je rentre d’une semaine de ski à la montagne.

Une seconde de silence gêné s’ensuit, puis la responsable reprend ses rênes :

- Bon, assez parlé de moi, mettons-nous au travail. Voici votre planning pour ces deux prochains mois. Nous serons en horaire réduit étant donné la période d’examens : ouverture uniquement les mardis et jeudis après-midi. Nous reprendrons un rythme normal en même temps que les cours.

La responsable distribue des dossiers épais comme des Bibles avant de s’étonner :

- Où est monsieur Fassnacht ?

- La question à un million…, marmonne Nina.

- Si vous avez plus d’infos que moi, je suis preneur, répond Simon.

- Vous n’êtes pas colocataires ? questionne Georgina Rose.

- Si… mais…

- Alors débrouillez-vous pour mettre la main dessus au plus vite. Ce n’est pas parce qu’on est en horaire allégé qu’il peut se permettre de prendre congé, comme bon lui semble.

Simon écarquille les yeux. Pendant une seconde, il avait cru que Nina avait réussi à percer la carapace en béton de leur cheffe pour trouver l’emplacement de son cœur, mais ce n’était qu’une fausse alerte.

- Je vais lui envoyer un message, propose sa sœur.

- Oui, peut-être qu’il te répondra, à toi…

Georgina Rose enclenche son horrible sonnerie de travail qui fait tressaillir Simon. Nina, quant à elle, ne semble pas la remarquer. La jeune femme a l’esprit ailleurs, court-circuité par un pressentiment grandissant au fond d’elle.

*

 

Michaël Fassnacht est réveillé par les vibrations de son téléphone portable glissé sous l’oreiller. À travers ses paupières endormies, il distingue le prénom de Simon sur l’écran. Cela fait presque une semaine qu’il ignore chaque appel et chaque message de son colocataire. Il redoute les reproches et les regards lourds de jugement que Simon lui adresserait, alors il trouve plus simple de l’éviter.

Le vibreur s’arrête et Michaël compte trente-deux messages non-lus dans sa boîte de réception, dont un de Nina. Le jeune homme se redresse et déverrouille l’appareil. Son cœur s’emballe. À part un « Bonne année, j’espère que tu passes de belles vacances » le 31 décembre, il n’avait pas eu de nouvelles de la jeune femme. Son pouce clique fébrilement sur l’icône en forme d’enveloppe.

Mic, tu vas bien ? On t’a pas vu de la semaine au bureau… T’es passé où ?

Michaël se laisse tomber en arrière sur le coussin et les traits de son visage se détendent. Il relit le message de Nina encore et encore, soulagé de savoir qu’elle s’inquiète pour lui. Il aura fallu une semaine, mais enfin, elle lui avait écrit.

Désolé, j’étais occupé. Mais je vais bien. On se voit aujourd’hui ? tape-t-il.

Puis il efface sa dernière phrase et la remplace par : Et toi ??

Il ouvre ensuite sa conversation avec Simon, déroule la liste et rédige un bref message d’excuses : Pardon pour le bordel, c’était compliqué ces temps… Je serai de corvée ménage aussi longtemps que tu veux. Je bosse ce soir au Croc’, tu passes boire une bière ?

Mais avant qu’il puisse cliquer sur « envoyer », une étudiante aux jambes disproportionnellement longues et fines débarque sur le canapé où il a passé la nuit, lui retire le smartphone des mains et se glisse sous sa couverture.

- Bien dormi ? demande-t-elle.

- Oui, ton canap’ est vraiment confortable. Merci de m’avoir laissé squatter ici ces dernières nuits.

- Avec plaisir ! Tu peux rester aussi longtemps que tu veux, et tu sais que j’ai un lit encore plus confo que mon canapé ?

- Merci pour la proposition, Thalia, mais je vais rentrer chez moi.

La jeune femme tente de le retenir, mais Michaël se dégage et récupère ses affaires, éparpillées dans le salon.

- Tu restes au moins pour le petit-déj ? interroge Thalia qui noue ses cheveux en une queue de cheval sur sa tête et part vers la kitchenette.

- Nan.

- Un café alors ?

- Pas le temps.

Michaël retient un goût de nausée dans sa gorge. Il se dépêche d’enfiler ses habits et ses chaussures.

- On se voit ce soir ? questionne encore la jeune femme.

- On s’appelle ! lance le jeune homme en refermant la porte derrière lui.

Dehors, l’air frais l’aide à faire passer l’amertume de sa bouche. Aujourd’hui, Michaël se sent plus léger. Ses pas le mènent sans effort jusqu’à son immeuble dont il monte les marches quatre à quatre.

À l’intérieur, l’appartement est rangé et propre, mais Simon n’est pas là. Michaël passe sous la douche et s’attèle à faire de l’ordre dans sa chambre. Il est en train de fermer un sac poubelle d’ordures quand son colocataire rentre.

- Hé Simon ! s’exclame Michaël. Ça va, mec ?

Simon se fige et hausse les épaules.

- Tu plaisantes ?! Non, ça va pas ! Ça fait des jours que j’essaie de te joindre. Je suis en plein dans mes partiels, tu crois que j’ai le temps de te courir après et de tout faire dans cet appart’ ? J’aurais aimé un mot d’excuse et un peu de soutien !

- Mais je t’ai laissé un message ce matin…, balbutie Michaël.

- J’ai rien reçu, s’énerve Simon. Et là tu débarques comme si de rien n’était !

Michaël se tape le front avec la paume en se rappelant avoir oublié d’envoyer son message.

- Je suis vraiment désolé. J’ai merdé. Mais je vais me rattraper, Simon, supplie-t-il. Je vais faire le ménage toutes les semaines jusqu’à la fin des examens.

Simon le fusille du regard.

- Ok, jusqu’à la fin de l’année. Et je vais nous cuisiner des bons petits plats. Et je peux même prendre tes gardes au bureau des plaintes ces prochains jours.

Son colocataire soupire.

- C’est bon, n’en fais pas trop non plus… Tu sais ce qui me ferait vraiment plaisir ?

Michaël l’écoute attentivement.

- Que tu ne me refasses plus jamais un coup comme ça.

- Promis, répond Michaël du tac au tac.

Simon se relâche enfin et fait une accolade à son colocataire.

- Tu m’as foutu les boules, Mic. T’étais passé où ?

- J’ai logé chez Thalia, une pote qui est en cours avec moi.

- Pourquoi ?

Michaël déglutit et cherche ses mots.

- C’est ta nouvelle copine ? le taquine Simon.

Michaël lâche un rire nerveux.

- Non, c’est compliqué…

- Bon, je boirais bien un café, dit Simon pour changer de sujet.

- Ouais, moi aussi.

Comme Simon ne bouge pas d’un pouce, Michaël réalise :

- Ah oui ! Bien sûr, je vais m’en occuper. Installe-toi, vas-y donne-moi ta veste, je vais la suspendre…

 

*

 

Michaël est en retard pour commencer son service au Croc’. Il a passé un quart d’heure à se coiffer, a changé trois fois de t-shirt et est même allé jusqu’à utiliser du fil dentaire. Sur le chemin du campus, il relit le court échange de messages qu’il a eu avec Nina :

10h28 Désolé, j’étais occupé. Mais je vais bien. Et toi ?

11h16 Oui, moi ça va ! Contente de savoir que tu n’es pas mort ;-)

11h20 Content de savoir que tu t’en inquiètes ;-)

12h02 Je bosse ce soir au Croc’, tu passes boire une bière ?

13h19 Ok.

Ce n’est pas un rencart officiel, toutefois étant donné que cela fait un mois qu’il n’a pas vu sa collègue, son amie, Nina, le jeune homme se réjouit qu’elle ait accepté sa proposition. C’était un peu tendu entre eux ces derniers temps, mais Michaël espère qu’ils pourront vite retrouver leur complicité d’avant. Voire un peu plus.

Il accélère le pas pour rattraper son retard : voilà déjà presque vingt minutes qu’il aurait dû commencer son service. À quelques mètres du Croc’, Michaël se fige en apercevant Hippolyte de Kalbermatten passer la porte. Et maintenant l’inspecteur s’assied à la table près de la fenêtre, en face de… Nina. Michaël n’en croit pas ses yeux : il lui propose de passer boire une bière et elle ramène son copain ?! L’incompréhension le laisse planté là.

Derrière la vitre, Nina et Hippopo discutent sérieusement pendant un temps. Puis, ils se prennent la main et l’inspecteur se penche pour embrasser la jeune femme. C’en est trop pour Michaël. Tant pis pour son service au Croc’, il faut qu’il se calme les nerfs. Exaspéré, le garçon fait demi-tour et part en direction du terrain de sport.

 

*

 

Nina avait réussi à obtenir d’Hippolyte de Kalbermatten dix minutes de son temps pour discuter face à face. Elle lui avait donné rendez-vous au Croc’ en début de soirée. Nina s’installe près de la fenêtre et surveille la porte d’entrée. La jeune femme sait qu’il lui suffira d’un coup d’œil pour vérifier son pressentiment. Elle commande un verre d’eau plate et la serveuse la juge du regard. Évidemment, on est samedi soir…, pense-t-elle.

- Avec du sirop à la menthe, décide-t-elle d’ajouter.

Hippolyte de Kalbermatten arrive avec onze minutes de retard. Nina les a comptées, tellement elles lui avaient paru longues. Son crâne chauve est couvert par un bonnet de laine noire et il a rasé sa barbe, ce qui étonnamment lui donne l’air plus âgé que ses vingt-neuf ans. Par contre, il n’y a plus aucun doute pour Nina.

- Salut Nina, désolé du retard. C’est le stress ces temps au boulot.

Il s’assied en face de la jeune femme. La serveuse lui amène sa menthe à l’eau et interroge l’inspecteur des yeux.

- Rien, rien, merci. Je ne vais pas rester, marmonne-t-il.

Nouveau regard noir de la serveuse qui s’éloigne, tandis que Nina tire sur sa paille.

- Ton séjour au ski était sympa ? finit-elle par lâcher de but en blanc.

Les sourcils d’Hippolyte se lèvent en même temps que sa mâchoire tombe.

- Ah, t’es au courant… C’est Georgina qui t’a dit ?

- Non, pas besoin, c’est écrit en gros sur vos fronts.

Hippolyte réajuste mécaniquement son bonnet.

- Écoute Nina, je t’apprécie beaucoup. Tu es une fille super…

Nina roule des yeux.

- Et tu méritais que je sois franc avec toi. Je suis désolé.

- En effet, grogne Nina.

- En fait, Georgina et moi, c’est une longue histoire… qui remonte à il y a dix ans. On est restés ensemble pendant plusieurs mois. On s’était perdus de vue depuis et ça nous est tombés dessus quand on s’est revus au bureau des plaintes il y a quelque temps. Je m’excuse de ne pas avoir été honnête avec toi.

Nina touille distraitement son sirop à la menthe dans son verre. À vrai dire, elle non plus n’est pas complètement honnête avec de Kalbermatten. Elle ne l’a jamais réellement considéré comme une relation possible. Elle se rend compte qu’elle a plutôt profité de lui pour se consoler d’être seule et rendre Michaël jaloux au passage. Ça a fonctionné d’ailleurs. Pour un temps. Maintenant, c’est fini et il faut qu’elle passe à autre chose. Il faut qu’elle arrête de se voiler la face.

- Je comprends, avoue-t-elle. Mais c’est vrai que j’aurais préféré que tu m’en parles plus tôt.

- Oui, j’ai vraiment tout foiré sur ce coup. Pardonne-moi. Si tu ne veux plus avoir à faire à moi, je peux demander à mon collègue de…

- Non, non, coupe Nina. Je pense qu’on est tous les deux assez adultes pour passer là-dessus et continuer de collaborer.

- Ça me ferait très plaisir, concède Hippolyte. On forme une bonne équipe tout de même.

- Ouais, sourit Nina.

Hippolyte prend la main de Nina dans la sienne et s’excuse encore une fois.

- T’es la meilleure, lui glisse-t-il à l’oreille. Et je te souhaite d’être heureuse, Nina Dalambert.

L’inspecteur dépose un léger baiser sur sa joue et quitte le Croc’.

Encore un peu chamboulée par ce qui vient de se passer, Nina laisse son verre à moitié plein au milieu de la table et se penche au-dessus du bar. Elle hèle la barmaid :

- Michaël ne devait pas travailler ce soir ?

- Si, il devait commencer il y a plus d’une demi-heure, s’agace la serveuse. Il faut croire qu’il nous a encore posé un lapin !

Nina passe son manteau et sort du pub-lounge. Elle sait ce qu’il lui reste à faire : direction l’appartement de son frère. Au mieux, elle tombera sur Michaël et pourra enfin prendre ses sentiments à deux mains et avoir une discussion sérieuse avec lui. Au pire, elle trouvera du réconfort et des conseils auprès de Simon.

 

*

 

Après plusieurs minutes d’errance sur le campus, Michaël s’assoit sur les gradins qui bordent le stade. Plongé dans le noir, l’endroit est désert. Cependant, Michaël ressasse ses sentiments contradictoires envers Nina et broie des pensées noires. Et puis, la nuit est glacée, il ne sent déjà plus le bout de ses orteils. Des éclats de voix attirent son attention. Elles viennent des abords de la forêt. Le jeune homme se lève et suit les bruits. Bientôt, il distingue une lueur parmi les arbres, un peu en retrait du terrain, à l’abri derrière le centre sportif.

Trois étudiants ont allumé un feu de camp dont il ne reste que les braises rougeoyantes qui éclairent leurs visages sous les capuchons. Ils se retournent vers Michaël et se tiennent sur la défensive.

- Qu’est-ce que tu veux ? crache l’un des étudiants.

- N’importe quoi, répond Michaël, sur un ton désespéré.

- C’est bon, laisse-le approcher, dit un garçon plus âgé, qui porte une casquette de baseball bleue.

Michaël se place dans le cercle autour du feu et devient comme hypnotisé par le rougeoiement. Finalement, le chef à la casquette, qui dit s’appeler Dim, lui tend une bouteille d’alcool fort que Michaël porte machinalement à sa bouche. Il avale d’un coup deux grosses gorgées d’un liquide brûlant qui lui arrache la trachée.

Le silence du petit groupe est parfois rompu par le troisième étudiant qui marmonne quelques vers de poésie tirés de son imagination. Petit à petit, le cerveau de Michaël fait le vide sous l’effet des psychotropes que Dim fait tourner autour du feu. Michaël ne reste même pas une heure avec eux, mais il a l’impression d’y avoir passé la nuit. C’est le pas traînant qu’il rejoint son appartement, avec un seul objectif en tête : son lit.

Il croit halluciner lorsqu’il entend la voix de Nina dans le séjour :

- Simon ? T’es déjà de retour ?

La jeune femme s’avance dans le couloir. Elle est la dernière personne au monde que Michaël a envie de voir à ce moment-là.

- Qu’est-ce que tu fous là ? marmonne-t-il, la bouche pâteuse. T’es pas avec Hippopo ?

Nina décide d’ignorer son ton moqueur :

- J’avais besoin de parler à mon frère, explique-t-elle. Il est allé acheter des kebabs. Si tu veux, je peux lui dire de t’en prendre un aussi ?

- Non, Nina. Je veux pas de kebabs, répond Michaël sèchement.

Les bras de Nina tombent le long de son corps. Elle se dirige vers la cuisine et ouvre le frigo.

- Tu sais ce que je voudrais vraiment ? continue Michaël en s’approchant d’elle. C’est que tu dégages d’ici.

Nina referme le frigo et se retrouve nez à nez avec son collègue qui la fixe d’un regard dur.

- J’en peux plus Nina…

- De quoi tu parles ?

- C’est… compliqué… Je… de t’avoir…

- Mic..

- Non ! crie le jeune homme. Laisse-moi parler…

Sous le choc, Nina recule d’un pas et se retrouve dos au frigo. Michaël se tient face à elle, son visage à quelques centimètres du sien. La jeune femme peut sentir son souffle sur ses lèvres, une odeur aigre d’alcool.

- J’arrive plus à réfléchir…, geint Michaël.

Il ferme les yeux et fronce les sourcils. Son front touche celui de Nina. Quand ses paupières s’ouvrent à nouveau, Nina remarque ses pupilles dilatées et le blanc de ses yeux injecté de sang. Elle sait que son collègue n’est pas dans son état normal et hésite entre le repousser ou le rassurer.

- Hé, Mic…

- Chut ! Tais-toi !

De sa main gauche, Michaël saisit Nina à la gorge. La jeune femme essaie de s’extirper de l’étreinte, mais plus elle lutte, plus Michaël ressert sa prise.

- Arrête… tu… m’fais mal, couine-t-elle.

Malgré ses plaintes, Michaël n’a pas l’air d’avoir l’intention de la lâcher. Nina rassemble toute sa force et frappe Michaël à la tempe avec la paume de sa main droite. Le jeune homme étouffe un cri et vacille. Dans un hoquet, il se redresse et dévisage Nina comme si c’était une inconnue, puis trébuche jusqu’à sa chambre qu’il ferme en claquant la porte.

Nina inspire une grande bouffée d’air. Sa gorge la brûle et ses jambes ne tiennent plus son poids. Elle se laisse glisser par terre contre le frigo. Les larmes aux yeux, elle tente de digérer ce qui vient de se passer. Michaël aurait pu l’étrangler si elle n’avait pas réagi à temps. Soudain, seule dans la cuisine, la panique la prend. Elle se relève, récupère son sac et sa veste, et file dans le corridor. Son frère ouvre la porte à ce moment-là, un sac en papier dans les bras.

- Y avait un monde pas possible au food-truck, soupire-t-il.

Simon remarque alors les larmes au bord des yeux de sa sœur :

- Nina, qu’est-ce qu’il y a ?

- Rien, ment la jeune femme. J’ai… plus très faim. Je vais rentrer me coucher.

- Ok… Tu veux emporter ton kebab ? demande Simon.

Mais Nina s’élance déjà dans les escaliers.

Le frère referme la porte, l’air inquiet. Sa sœur n’était pas dans son assiette. Peut-être avait-elle ruminé sa discussion avec de Kalbermatten et cela l’avait rendue triste ? Il dépose le sac en papier sur le plan de travail de la cuisine et sort un kebab qu’il s’apprête à déballer, lorsqu’il aperçoit les aimants du frigo et les post-it étalés par terre. Laissant son repas de côté, il ramasse les objets et entend soudain des gémissements dans la chambre de son colocataire.

Tiens, Michaël est rentré, pense-t-il.

Ni une, ni deux, Simon comprend qu’il s’est passé quelque chose entre Nina et Michaël. Sans prendre de gants, il ouvre la porte à la volée et se rue sur son ami :

- Espèce d’enfoiré, qu’est-ce que t’as fait à ma sœur ?!

Simon le repousse en arrière sur le lit et le maintient fermement avec son avant-bras sur sa poitrine. Il est surpris de constater que Michaël ne se débat même pas. Son colocataire regarde le plafond d’un œil vide et vitreux. Sur la table de chevet, le reste d’un joint s’éteint dans le cendrier.

Simon se redresse et pointe Michaël du doigt :

- Fais ton sac et barre-toi. Je veux plus voir ta tête de drogué dans appartement.

Simon sort de la chambre en laissant la porte grande ouverte.

 

*

 

Sous une neige mouillée, Simon traverse le campus en trottinant. Ses muscles tremblent à moitié de froid et à moitié de rage ; sa colère n’est pas encore retombée. Il ne sait pas ce qui s’est réellement passé entre Nina et Michaël, mais il pressent la gravité de la situation. Il n’arrive pas à croire que son colocataire ait pu s’en prendre à sa sœur. Il aurait dû voir venir. Il aurait pu prévenir que cela tournerait mal. Michaël est devenu ingérable depuis plusieurs mois : ses absences, la drogue, ses sautes d’humeur. C’est une véritable bombe à retardement que Simon aurait dû désamorcer bien avant. Il a tout foiré.

Le jeune homme entre dans la résidence Elsa Cameron et monte au troisième étage. Au fond du couloir, il frappe deux coups à la porte. Pas de réponse.

- Nina, c’est moi. Ouvre, s’il te plait.

Il perçoit des mouvements de l’autre côté de la porte, mais celle-ci reste close.

- Nina… Je…

Il aurait voulu lui demander de lui raconter, il aurait voulu lui dire qu’il avait viré Michaël, il aurait voulu prendre sa sœur dans ses bras et lui promettre qu’il serait toujours présent pour la protéger. Mais la porte restait close.

- Je suis là si tu veux en parler. N’importe quand. Je t’aime, .

Simon recule et s’appuie contre le mur en face.

Pendant les minutes qui suivent, il entend Nina bouger dans sa chambre, puis la lumière sous le pas de la porte s’éteint. Quand le minuteur du corridor plonge Simon dans le noir pour la quatrième fois, le jeune homme décide de rebrousser chemin. La boule de colère dans ses trippes a laissé place à une boule d’anxiété. Comment va-t-il pouvoir aider sa sœur ?

Inscris-toi pour recevoir les nouveaux épisodes directement par e-mail !

Merci pour ton envoi !

bottom of page